Il y a un peu moins de deux mois, j'ai été invitée à l'anniversaire d'une collègue. En couple avec un collègue. Appelons-les Bonnie et Clyde. Et, parce que j'avais décliné toutes les invitations précédentes, je me suis fait violence et j'y suis allée. Avec une autre prof. La seule qui a réussi à se libérer. A qui je me suis accrochée pour ne surtout pas être obligée de trouver des sujets de discussion sans grand intérêt.

C'est pas de ma faute, j'ai Pluton en maison 7. Je déteste devoir m'adapter aux gens, j'ai une très forte propension à l'intolérance. C'est noir ou blanc, soit j'adore la personne en face de moi, soit elle ne m'intéresse absolument pas. Et, lorsque la personne ne m'intéresse pas, je suis incapable de faire le moindre effort ne serait-ce que pour discuter de la pluie et du beau temps. Il faut bien le dire, il y a quand même une large majorité de personnes dont je n'ai pas grand chose à faire, et à qui je n'ai surtout rien à dire.

Bah ouais, je n'allais quand même pas poster un nouvel article sans faire une allusion à l'astrologie. Qui est, rappelons-le, la Vérité vraie. En tout cas, c'est l'une de mes grilles de lecture du monde et des êtres humains. Celle qui a de plus en plus ma préférence. Il en faut bien une, et celle-ci m'angoisse bien moins que la sociologie. Parce que j'arrive ainsi à accepter ce sur quoi je n'ai absolument aucune influence. Ainsi, je sais que 2020 va encore être une année de merde. Et puisque l'astrologie mondiale est plutôt claire là-dessus, je ferai avec. La bonne nouvelle, c'est qu'ensuite, ça devrait s'améliorer. Attendons l'accalmie.

Revenons au sujet du post. Nous arrivons tôt. On file un coup de main pour installer le buffet. On joue avec le chien. On dit bonjour aux nouveaux arrivants. On échange des banalités. Un ami de Bonnie est très avenant et me met vite à l'aise. Appelons-le Panda. La conversation est plutôt fluide. Il fait parti de son groupe de danseurs. Je lui pose pas mal de questions. Il est passionné, c'est assez facile de le faire parler.
« Tu danses aussi ? »
J'aime bien, mais je ne suis pas très douée.
« Oh, je suis sûr que c'est faux ! Tu vas quand même danser tout à l'heure ? »
On verra.
On se rapproche du buffet. On picore. On commente le cocktail improvisé avec les fonds de frigo. Beaucoup trop sucré. On papote avec ma collègue et Bonnie, qui vient s'assurer qu'on s'est mis à l'aise. De sa maison. De sa grossesse. Du chien qui joue au foot-billard au milieu des convives.

Ça sonne encore. Bonnie part les accueillir. Je me fige. De l'autre côté de la porte, il y a cette voix. Les invités n'ont pas encore franchi le pallier que mon cœur qui se met à accélérer et battre jusque dans mes oreilles. Panda me demande si tout va bien. Je baragouine un truc sans quitter la porte des yeux.

Il apparaît. Je tremble comme une feuille. Je ne m'attendais pas à le voir là. Il n'est pas venu seul. Il y a cette jolie brune qui s'appuie sur lui pour retirer ses talons-aiguilles. Je suis au bord de l'apoplexie. Po-po-poker face. Je me retourne vers le buffet pour garder une contenance, et propose à Panda de lui servir un verre. J'en verse la moitié à côté.
Je les entends faire le tour de la pièce et faire la bise à tout le monde. Ils se rapprochent de nous. D'abord elle. Qui me tend sa joue sur un « Mélanie, enchantée ». Zizanie, pas enchantée du tout.

Enfin, je croise son regard. A voir la tête qu'il fait, il ne m'avait pas repérée avant. Il se décompose littéralement. Et bafouille. J'ai un coup d'avance, j'arrive à peu près à donner le change.
« Z..Zi...Zizanie ? »
Bonsoir Tarabas.
« Porque você... o que você… uh... Enfin... je veux dire... qu'est-ce que tu fais là ? »
Ben j'ai été invitée.
« Oui, évidemment ! Mais... euh... comment... tu connais Bonnie ?!?? »
Je travaille avec Bonnie. Et avec Clyde aussi.
« Oh, wow ! Je m'attendais pas à te trouver ici. »
Moi non plus.
« C'est fou, je connais Bonnie depuis des années ! C'est totalement fou ! J'en reviens pas ! »
Il se tourne vers Panda.
« Eh, salut, mec ! Ça va ? »
Puis continue sa tournée de bises.

Je finis mon verre d'une traite et me rapproche de la table pour me resservir.
Panda revient à la charge.
« Tu connais Tarabas, aussi ? »
Oui, on se connaît un peu.
« Donc tu danses ? »
Non, pas du tout. J'ai beaucoup de mal à me laisser guider, en plus.
« On verra ça tout à l'heure ! », me répond-il en me faisant un clin d’œil.

Un peu plus tard dans la soirée, la musique s'est faite plus forte, les couples se sont rapprochés, les pas se sont enchaînés.
On verra. J'ai vu. J'ai surtout vu Tarabas attendre que sa copine soit absorbée par une conversation avec ses amies pour me tendre la main. J'ai fait non de la tête. Sa main n'a pas bougé pour autant. Et j'ai senti ma jambe droite avancer. Il avait bien choisi sa chanson. Il savait que je n'y résisterai pas. C'était trop tard pour reculer. Déjà, ses mains trouvaient le creux de mes reins. Déjà, ma poitrine s'appuyait contre son torse. Déjà, ma tempe se collait contre sa mâchoire. Déjà, mes yeux se fermaient. Je n'entendais plus que le rythme lent des percussions. Je ne pensais plus à rien. Il n'y avait plus que mon corps. Qui suivait le sien. Qui ondulait sous ses poings.

J'ai l'air d'y être allée malgré moi. Il ne faut pas croire ce que je raconte. J'ai bel et bien pris la décision de m'accorder cet espace avec lui. Parce que la danse est hors du temps. Une parenthèse où l'on peut tout vivre et tout ressentir sans que ça n'ait de conséquence sur la vie. J'ai accepté de nous retrouver un court instant. D'oublier quelques minutes tout ce qui avait pu se passer. Pour ressentir à nouveau cette connexion si particulière. Si évidente.
Une tarraxinha ultra chaude et sensuelle. Je n'en attendais pas moins de lui.

Nelson Freitas a fini par arrêter de chanter. Les dernières notes se sont étouffées. C'était terminé. Tarabas a bien tenté de de me garder contre lui. Je me suis éloignée. Et j'ai trouvé les bras de Panda. L'occasion était trop belle.
Finalement, Panda a réussi à me guider, j'ai réussi à me laisser guider. A lâcher prise. A faire confiance à mon corps et à ses sensations. A cesser de tout intellectualiser. De tout analyser. C'est un bon danseur, Panda. Il est assez franc dans ses mouvements, ses changements d'axe étaient clairs, c'était assez simple de comprendre où il voulait m'emmener parce qu'il ne me laissait pas d'autre choix, il ne laissait pas de place à l'hésitation. Et puis, je l'avais prévenu de ne pas faire des passes de folie, parce que je ne suivrai pas ; je n'ai aucune technique.

Il y a encore quelques mois, j'étais persuadée qu'il n'y avait qu'avec Tarabas que j'arrivais à me laisser guider. Et encore. Il ne fallait pas que je sois trop solide sur mes appuis. Jusqu'au dernier séminaire, en fait. Il y avait encore ce collègue. Ce Balance typique. Ultra séducteur. Qui arrive à te faire croire en un seul regard qu'il n'y a plus que toi dans sa vie. Et avec qui j'ai dansé jusqu'au bout de la nuit. Je suivais son guidage sans réfléchir, il me faisait tourner sans aucun problème. Parce que j'étais détendue et en confiance. C'était le cas l'année précédente. Mais c'est ce soir-là que j'ai compris, enfin, que j'étais capable de danser avec n'importe qui. Pour peu que j'accepte de me connecter à l'autre. C'est ça, le truc. Retour à mon Pluton en 7. Je suis beaucoup trop sélective. Une vraie nazie des relations.

Grâce à Panda, je n'ai pas vu tout de suite la tentative de vengeance de Tarabas. Et sa démonstration spectaculaire avec la brune en désormais chaussettes. J'ai respiré, et j'ai choisi de les ignorer.

Depuis, Tarabas m'envoie des messages tous les jours. Il est en couple. Ça me dévore. Je n'y toucherai pas. Même s'il n'avait pas été en couple, je n'y aurai pas touché. Je ne veux plus de cette relation. Définitivement. Ma jalousie n'est pas un moteur. La jalousie n'est pas de l'amour. J'aimerai toujours Tarabas. Toujours profondément et inconditionnellement. Mais j'ai aussi décidé de m'aimer au moins autant. Et, par amour pour moi-même, je ne ferai plus jamais rentrer Tarabas dans ma vie.